C’était hier… Nous étions plus jeunes. Soraya était alors bien petite. Comme aujourd’hui, avec Leïla, elle dansait…

Bill « Bojangles » Robinson aussi dansait… bien avant elles ! Ses pairs s’accordaient à penser que nul autre ne lui était supérieur dans l’art du Tap Dance, la danse à claquettes. Pourtant les manchettes des journaux étalaient d’autres noms. Si on le citait, souvent au détour d’une interview, ceux qui bénéficiaient de la gloire qui lui revenait en parlait avec le respect dû à un Maître. Mais ils semblaient avoir affaire à des sourds. L’histoire de l’art se nourrit de tels malentendus. Les artistes devraient peut-être les accepter… pour mieux vivre. Pas ceux qui les aiment !

L’art du Tap Dance est né aux Etats-Unis avec la musique de Jazz. Ses créateurs appartenaient au peuple afro-américain. La tradition voulait que le Tap Dance s’intégra à la musique. Aucune distinction n’était faite entre le statut du Tap Dancer et celui du musicien. Jazz et Danse étaient bien l’expression d’un même art. La grandeur d’un danseur à claquettes ne s’évaluait pas à la qualité du geste mais à la sonorité et à la complexité rythmique produites par les pieds chaussés de fers. Les meilleurs rivalisaient avec les plus grands batteurs pour le bonheur de la communauté. Plus tard, dans les dancings, au milieu des joutes dionysiaques des grands orchestres, d’autres hallucinantes batailles se livraient sur la piste de danse. Au Savoy Ballroom de Harlem, temple de la musique et de la danse, les meilleurs avaient accès au cats corner. L’on y accédait par cooptation après un examen de passage sévère d’où l’on s’excluait le plus souvent de soi-même par crainte du ridicule.

Art vivant partagé, signe de reconnaissance d’une communauté opprimée et souffrante plongeant ses racines dans une terre autre et lointaine, tel était essentiellement le Tap Dance à l’instar de sa musique, le Jazz.

D’aucun perçurent ce qu’ils pouvaient tirer d’une telle richesse. Ce fut alors l’époque des revues, des numéros éblouissants de danseurs qui ponctuaient les prestations des orchestres Noirs offerts aux applaudissements d’une clientèle huppée. Par imitation, des danseurs talentueux de race blanche devinrent célèbres et … mieux rémunérés. Les médias les mirent au devant de la scène. La majorité des jeunes afro-américains abandonna à d’autres ce qui ne lui appartenait plus. Seuls quelques initiés transmirent la tradition encore vivante aujourd’hui.

A des milliers de kilomètres, la danseuse Leïla Benac découvrait le Jazz. Au contact des jazzmen, elle comprit qu’il fallait puiser à la source. Elle avait beau regarder autour d’elle, elle ne trouvait aucune relation entre ce que l’on nomme ici communément « Danse Jazz » et la richesse d’une culture comme venue d’une autre planète : le Tap Dance ! En écrivant ces lignes, quelques images furtives de pas esquissés devant le regard étonné de quelques grands du Jazz me reviennent en mémoire. Les rencontres se prolongeaient par une démonstration ou le dévoilement de quelques figures offertes en coulisses ou après un concert. Le lendemain, les professeurs d’hier demandaient à l’élève de les rejoindre sur scène. Nous y assistions admiratifs et heureux… Puis, il y eut les rencontres avec les vedettes comme Illinois Jacquet, Jo Jones, Oliver Jackson… l’amicale et inoubliable collaboration avec Michaël Silva, autant de moments de bonheur ! Enfin, celles avec les maîtres Ralph et Buster Brown, Bunny Briggs, Chuck Green, Lon Chaney, bien d’autres encore… Il faudrait des pages et des pages pour témoigner. Bientôt Soraya réalisa le rêve du voyage de la tradition. Elle s’installa aux U.S.A, vécut et travailla avec les Hoofers, les maîtres du Tap Dance. Elle fut admise parmi eux ! Aujourd’hui, revenue aux côtés de Leïla après cette formation incomparable, elle participe à la vie du Jazz Center bordelais. En mesurons nous la chance ?

Au-delà de toute apparence, le Tap Dance est un art exigeant. Les capacités physiques s’allient à la virtuosité technique restituées avec grâce et esthétisme. Mais la subtilité de cet art, malgré l’accroche inévitable du regard, reste essentiellement auditive comme le prolongement de la musique qu’il crée et illustre à la fois. Grâce à Leïla et Soraya Bénac, c’est l’essence même de cet art qui vit pour nous et se partage avec nous aujourd’hui. Profitons-en !

Dominique BURUCOA

Directeur de la Scène Nationale de Bayonne et du Sud-Aquitain et du festival Jazz aux Remparts.